Santé Publique contre Intérêts Privés : La bataille cruciale de l’étiquetage nutritionnel au Cameroun

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Un projet de réglementation visant à informer les consommateurs sur la qualité nutritionnelle des aliments est aujourd’hui au cœur d’une lutte d’influence acharnée à Yaoundé. D’un côté, les défenseurs de la santé publique qui y voient un outil essentiel contre les maladies non transmissibles. De l’autre, une industrie agroalimentaire accusée de déployer des manœuvres en coulisses pour retarder, voire torpiller, une politique jugée contraire à ses intérêts commerciaux.

Le fond du problème : Une simple étiquette, un enjeu majeur

Le sujet de la discorde est la mise en place d’un étiquetage nutritionnel en face avant des emballages (FOPWL – Front of Package Warning Labelling). Le principe est simple : apposer sur les produits alimentaires un logo ou un code couleur clair et visible informant le consommateur de la teneur élevée en sucre, en sel ou en matières grasses.

Pour les acteurs de la santé, comme l’Alliance camerounaise contre les maladies non transmissibles (MNT) et l’organisation RADA, cette mesure est une urgence de santé publique. Elle vise à combattre le fléau croissant du diabète, de l’hypertension et de l’obésité en permettant aux citoyens de faire des choix éclairés. Une politique basée sur des données scientifiques probantes, déjà appliquée avec succès dans plusieurs pays.

Diagnostic d’une stratégie : La “tactique dilatoire”

Face à cette avancée, l’industrie agroalimentaire a dégainé une stratégie bien connue des experts en politiques publiques : la tactique dilatoire. Selon une alerte diffusée auprès des médias, les industriels auraient saisi le Premier Ministre pour demander un report de la réglementation, arguant d’un manque de consultation.

Cette démarche est analysée par la société civile non pas comme une quête de dialogue, mais comme une manœuvre visant à gagner du temps pour affaiblir la résolution politique. En coulisses, un lobbying intense serait en cours pour « saper une politique de santé publique fondée sur des preuves, uniquement pour le profit », peut-on lire dans l’alerte.

Le phénomène le plus inquiétant réside dans la fracture apparente au sein de l’appareil gouvernemental :

Le Ministère des Mines, de l’Industrie et de la Technologie est accusé de céder à la pression, organisant des réunions avec les industriels à l’exclusion des autres parties prenantes, notamment la société civile.

Le Ministère de la Santé Publique, porteur initial du projet, se retrouverait isolé et aurait besoin d’un soutien fort et visible pour ne pas fléchir face à la pression conjointe de l’industrie et d’autres départements ministériels.

La riposte s’organise : De la diplomatie à la confrontation
L’alerte est claire : le temps de la discussion feutrée est révolu. Les organisations de la société civile appellent à un changement de paradigme, passant d’un « plaidoyer discret et compréhensif à un plaidoyer frontal, clair et à tolérance zéro ».

Une session de mobilisation est prévue le 21 août à Yaoundé (en présentiel et en ligne) pour exposer publiquement ces tactiques. L’objectif est double :

Sensibiliser l’opinion publique et les médias sur les manœuvres de l’industrie.

Appeler les décideurs politiques à rejeter le lobbying et à privilégier la santé des Camerounais.

Cette offensive s’inscrit dans un contexte pré-électoral où la santé doit, selon les initiateurs, devenir un enjeu politique central. L’idée est de demander des comptes aux responsables qui arbitreraient en défaveur de la santé publique. Comme le martèle le document, « L’industrie n’a AUCUN droit de décider que nous devrions consommer des produits malsains, et pire encore, sans le savoir ».

La bataille de l’étiquetage nutritionnel au Cameroun est donc bien plus qu’une simple question administrative. Elle est le symptôme d’un conflit classique entre la santé publique et les profits privés, un test majeur pour la capacité du gouvernement à réguler un secteur économique puissant pour le bien-être de sa population. Les prochaines semaines seront décisives.

GAËL TSALA NKOLO