LE SENEGAL PEUT-IL FAIRE PLIER LE DROIT ?

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L’épisode de la Licorne à Amiens marque une rupture consommée. En brandissant le trophée de la CAN face au Pérou, la Fédération Sénégalaise de Football (FSF) ne s’est pas contentée d’un geste de défi ; elle a gravé dans le marbre sa stratégie de défense avant le choc frontal devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS). Ce bras de fer avec la CAF, désormais doublé d’une offensive juridique marocaine, place les Lions de la Teranga sur une ligne de crête judiciaire étroite.

La stratégie du «Droit du Terrain” contre le “Droit des Bureaux»

L’argumentaire sénégalais repose sur une légitimité organique. Pour Dakar, un titre acquis sur le rectangle vert ne peut être révoqué par une décision administrative rétroactive. Devant le TAS, les conseils de la FSF devront démontrer que la procédure de la CAF ayant conduit à la redistribution du titre 2025 au Maroc souffre de vices de forme ou d’un excès de pouvoir.

Le défi est de taille : les instances arbitrales internationales privilégient souvent la souveraineté des règlements intérieurs des confédérations, sauf en cas de violation flagrante des droits fondamentaux ou du principe de non-rétroactivité des lois. Le Sénégal joue ici la carte de l’équité sportive contre la rigidité institutionnelle.

L’écueil de l’article 15 : Le risque de l’insubordination

La riposte du Club des avocats au Maroc introduit une variable complexe. En s’appuyant sur l’article 15 du Code disciplinaire de la FIFA, qui sanctionne l’incitation à la haine et à la violence mais aussi les comportements portant atteinte à l’image du football, les plaignants tentent de transformer un acte de célébration en une infraction de défiance.

Si le TAS considère que l’exhibition du trophée constitue une rébellion formelle contre une décision exécutoire de la CAF, le Sénégal pourrait passer du statut de “victime spoliée” à celui de “partie récalcitrante”. Cette qualification juridique pourrait non seulement fragiliser leur recours sur le fond, mais aussi exposer la fédération à des sanctions disciplinaires aggravées.

Une diplomatie du sport à bout de souffle

L’intervention de figures comme Édouard Mendy ou Pape Thiaw déplace le litige du terrain réglementaire vers celui de l’éthique et de la politique. En liant le sort des supporters détenus au Maroc à la validité du titre de champion, le Sénégal internationalise le débat.

Cependant, le TAS est une juridiction technique. Les émotions de la Licorne et les revendications diplomatiques pèseront peu face à l’examen des statuts de la CAF. Pour l’emporter, le Sénégal devra prouver que l’instance africaine a agi en dehors de son propre cadre légal.

La décision de Lausanne fera jurisprudence. Elle dira si, dans le football moderne, la coupe appartient à celui qui la soulève ou à celui que l’administration désigne. Entre la diplomatie du gazon et la rigueur des textes, le Sénégal engage son plus grand match, conscient que la vérité des bureaux est parfois plus impitoyable que celle des filets.

GAËL TSALA NKOLO