Crise du Coton dans le Grand-Nord : La baisse du prix à 275 FCFA met le feu aux poudres

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La décision de baisser le prix d’achat du kilogramme de coton de 285 à 275 FCFA pour la nouvelle campagne a été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Dans les bassins de production des régions du Nord et de l’Extrême-Nord, la colère gronde. Les producteurs, qui se sentent pris au piège par un système qu’ils jugent anachronique et appauvrissant, pointent du doigt la SODECOTON et une Confédération Nationale des Producteurs de Coton du Cameroun (CNPCC) jugée complice. L’« or blanc » a perdu de son éclat, laissant place à un profond sentiment d’abandon.

Une Économie de la Précarité

Le nœud du problème est un calcul simple et douloureux pour les agriculteurs : alors que le prix du kilogramme de coton stagne ou régresse, celui des intrants (engrais, pesticides, herbicides) explose. « Aujourd’hui, aucun producteur n’a cette joie après la vente de coton », confie un planteur excédé. Cette asymétrie économique crée un cycle d’endettement perpétuel, où les impayés deviennent la norme.

La comparaison avec d’autres filières est frappante et alimente le sentiment d’injustice. Pendant que les producteurs de cacao voient les prix flamber, atteignant des sommets historiques autour de 5000 FCFA le kilogramme, ceux du coton subissent une décision unilatérale qui les enfonce davantage dans la précarité. Pour eux, le slogan historique de la SODECOTON, « BEMBAL RISKOU ́NGAL TIMMATA » (« une richesse inépuisable »), sonne désormais comme une promesse trahie.

La SODECOTON et la CNPCC sur le banc des accusés

Au cœur de cette fronde, deux entités sont particulièrement visées. La SODECOTON, acteur monopolistique, est accusée d’exercer des « mécanismes d’appauvrissement ». En interdisant formellement aux producteurs de vendre leur récolte sur des marchés plus rémunérateurs, comme celui du Nigéria voisin, elle les maintient dans une dépendance totale. « C’est simplement une politique d’appauvrissement exprès instaurée pour mieux nous berner », clame une voix issue d’un collectif de planteurs.

La CNPCC, censée être le bouclier des agriculteurs, est perçue comme une « vitrine » vide, une courroie de transmission des décisions de la SODECOTON plutôt qu’un organe de défense. L’absence totale de communication et de concertation avant la fixation du nouveau prix est vécue comme une marque de mépris. Les décisions, prises « dans les bureaux », sont imposées à des villageois qui n’ont pas voix au chapitre.

L’Appel à la Rupture : Abandonner la « Culture Coloniale »

Face à ce qu’ils qualifient d’« esclavage des temps modernes », les appels à une rupture radicale se multiplient. Une idée gagne du terrain : abandonner la culture du coton, jugée héritée de l’époque coloniale et structurellement non rentable pour les petits producteurs. «Nous devons accélérer la sensibilisation auprès de nos villages pour qu’ils abandonnent cette culture et se tournent vers les cultures rentables comme le maïs, le mil, les arachides, le haricot… », peut-on lire dans un tract qui circule dans les communautés. Certains vont plus loin, défiant l’agro-industriel : « La SODECOTON est libre de cultiver elle-même son coton avec ses multiples employés ». Cette défiance est un avertissement : sans une revalorisation juste du travail des paysans, la filière risque un effondrement, à l’image de ce que fut la crise du café dans d’autres régions du pays.

Vers un Réveil des Consciences ?

Cette crise n’est pas seulement économique ; elle est aussi politique et générationnelle. Des voix s’élèvent parmi les « élites du Grand-Nord », accusées de passivité, voire de complicité dans le maintien de ce système.Cependant, une lueur d’espoir émerge. Une « nouvelle génération d’intellectuels du Grand-Nord » se dit prête à mener le combat pour une juste valorisation du coton et, plus largement, pour la dignité des producteurs.

Le bras de fer ne fait que commencer. Sans un dialogue sincère et des actes forts pour rééquilibrer la filière, la colère des gardiens de l’« or blanc » pourrait bien faire vaciller un géant aux pieds d’argile.

GAËL TSALA NKOLO