Le Cameroun a officiellement inauguré la 19e édition des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre (VBG), une initiative qui, cette année, opère un pivot sémantique et stratégique face à une réalité socio-technologique inquiétante. Alors que l’usage exponentiel des plateformes numériques modifie l’espace public, le thème retenu met en exergue la montée préoccupante de la violence numérique faite aux femmes et aux filles, désormais perçue comme un catalyseur majeur de l’autocensure et un frein systémique au leadership féminin et à la participation citoyenne.

Le Spectre des Féminicides et la Banlisation de la Violence
L’urgence d’une riposte nationale est d’abord rappelée par la persistance et l’aggravation des violences physiques extrêmes. Les chiffres du Bureau Central des Recensements et des Études de Population (BUCREP) et du Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) dessinent une trajectoire alarmante : 69 féminicides recensés en 2024, contre 56 l’année précédente. Cette progression macabre, couplée au fait que 39% des Camerounaises déclarent avoir subi une forme de violence, souligne une crise non résolue de la sécurité féminine et crée un terreau propice à la banalisation de toutes les formes d’agression, y compris en ligne.
La divergence des chiffres (BUCREP vs. MINPROFF) met en lumière un déficit crucial de standardisation et de coordination dans la collecte de données sur les VBG, un obstacle méthodologique fondamental à l’élaboration de politiques publiques basées sur des évidences probantes.

La Cyberviolence : Nouveau Champ de Bataille Contre l’Égalité
L’espace numérique, loin d’être la zone d’émancipation promise, s’est transformé en un vecteur de destruction psychologique et professionnelle. Les femmes en position d’influence (journalistes, activistes, entrepreneures, élues) sont ciblées par un arsenal d’agressions :
Cyberharcèlement massif et campagnes de dénigrement coordonnées.
Diffusion non-consentie de contenus privés (revenge porn), souvent précédée du Doxxing (divulgation malveillante d’informations personnelles).
Deepfakes et manipulation d’images visant à discréditer la réputation et l’intégrité morale.
Menaces de viol ou de mort circulant via les messageries privées.
L’impact de ces agressions est immédiatement visible : retrait du débat public, perte d’opportunités économiques et politiques, détresse psychologique sévère. Selon les données des Nations Unies, la prévalence est internationale, avec 38% des femmes ayant subi une forme de violence numérique et plus de 90% des deepfakes ciblant spécifiquement les femmes et les filles. La technologie, sans cadre éthique et légal adapté, devient ainsi un outil de contrôle et d’oppression .

Plaidoirie pour un Cadre Légal Rénové et une Réponse Institutionnelle
Face à cette menace hybride, les experts et organisations féministes appellent à une triple action :
Criminalisation Spécifique : La nécessité d’une criminalisation explicite du féminicide et de la violence numérique est mise en avant. Les textes de loi actuels sont souvent jugés obsolètes ou insuffisants pour appréhender la spécificité transfrontalière et la rapidité de diffusion de la cyberviolence.
Soutien Holistique : Un renforcement de l’accompagnement juridique, psychologique et médico-social est impératif pour les victimes, souvent isolées et confrontées au déni institutionnel ou social.
Cybersécurité et Éducation : Les recommandations aux femmes (double authentification, maîtrise des données sensibles, conservation des preuves) doivent être complétées par des campagnes de littératie numérique de masse pour déconstruire les biais et alerter sur les risques de phishing et de manipulation.

L’Appel à la Mobilisation Collective
Dans son allocution, la Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, le Prof. Marie Thérèse Abena Ondoa, a rappelé la doctrine de l’État : « Aucune femme, aucune fille, ne doit craindre d’exister, de s’exprimer, en public, en privé, ou en ligne. »
L’appel à une mobilisation collective insiste sur le renforcement des sanctions contre les auteurs et l’application des textes existants. Néanmoins, l’efficacité de cet appel dépendra de la capacité des autorités à combler le fossé entre la rhétorique politique et la réalité judiciaire. Sans une volonté politique affirmée de renforcer les moyens d’enquête et de poursuite des cyberagresseurs, l’impunité continuera de garantir la propagation de ces violences.

Cette 19e édition marque un tournant paradigmatique. Protéger les femmes en ligne n’est plus une simple question de mœurs, mais une priorité stratégique pour l’intégrité de la démocratie et l’atteinte des objectifs de développement durable. L’émancipation passe désormais par la sécurisation du cyberespace, garantissant ainsi que la technologie soit une force au service de l’égalité et non un outil de régression sociale.
GAËL TSALA NKOLO




