Élection Cameroun 2025 : l’onde de choc post-scrutin et la démocratie en tension

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L’élection présidentielle camerounaise du 12 octobre 2025, dont les résultats officiels ont été proclamés par le Conseil constitutionnel le dimanche 27 octobre, a ouvert une nouvelle phase de tensions politiques et de violences post-électorales dans plusieurs grandes villes. La victoire du Président Paul Biya avec 53,66 % des suffrages, un score significativement inférieur à ses précédentes victoires, révèle un paysage politique en pleine mutation, caractérisé par une polarisation accrue et un rejet des institutions par une partie de l’opposition.

Le Spectre de la «Vérité des Urnes»

La proclamation de la victoire de Paul Biya a été immédiatement suivie de manifestations massives réclamant la « vérité des urnes », particulièrement dans le littoral et à Douala. L’ancien membre du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, arrivé second avec 35 % des voix, a appelé à la désobéissance civile et aux « villes mortes », malgré l’appel du gouvernement à la reprise des activités.

L’homme politique Hilaire Nzipang a souligné l’incongruité de ces manifestations : « si une élection s’est bien passée, il ne doit pas avoir de crise, tout le monde accepte les résultats et chacun valide. (…) lorsqu’on a gagné on ne manifeste pas. Dans le littoral et à Douala principalement, le candidat de l’opposition a gagné donc il n’y a pas de raison à manifester ».

Inversement, l’analyste Célestin Djamen a fustigé l’attitude d’Issa Tchiroma qui a refusé de déposer un recours au Conseil constitutionnel, contrairement à son homologue Maurice Kamto en 2018. Pour Djamen, ce choix décrédibilise la démarche de l’opposant, l’accusant de se contenter de preuves anecdotiques comme des captures d’écran plutôt que des procès-verbaux (PV) légaux.

La Démocratie à l’épreuve de la «Dégringolade» du Score

Le score de 53,66 % de Paul Biya contraste fortement avec ses performances antérieures (71,28 % en 2018, 77,99 % en 2011, 92,57 % en 1997), soulignant une érosion de l’adhésion populaire et un désir de changement exprimé dans les urnes.

Serge Mpele Onana, tout en reconnaissant une « contre-performance » pour sa famille politique, y voit « une bonne chose pour la nation parce qu’on est une démocratie qui se modernise, où l’on n’a plus de score soviétique. C’est bon pour la nation parce qu’on a besoin, n’est-ce pas, de contrepoids ». Cette analyse suggère que la faible marge et l’existence d’une opposition crédible sont des signes de maturité démocratique.

L’avocat Me Amungwa Tanyi Nico abonde dans ce sens, incitant le RDPC à l’introspection face à cette « dégringolade » des scores : « Quand vous voyez son score à la présidentielle, il y a une dégringolade par rapport aux autres années. (…) Si, hier, vous aviez 90 % et qu’aujourd’hui vous avez 50 %, vous devez faire une introspection ».

Institutions sous le feu des critiques


La légitimité des organes électoraux est vivement remise en cause, alimentant la crise post-électorale. L’ancienne journaliste Henriette Ekwe dénonce une partialité structurelle : « Pour moi Elecam et le Conseil Constitutionnel c’est deux organes du RDPC qui font que, lorsque tout est arrivé là-bas il faut le tamis et ce tamis là c’est exclusivement réservé aux militants du RDPC ».

Dans ce contexte tendu, l’intellectuel Philippe Nanga adopte une posture singulière, affirmant que le Président Biya « n’a pas besoin de cette victoire », suggérant qu’il aurait accès aux « vrais résultats, au-delà de ceux qui sont rendus officiels », postulant une forme de détachement présidentiel de la victoire institutionnelle.

Réactions et Appels au Calme face aux Violences


Les violences post-électorales ont suscité une vive préoccupation internationale.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH) s’est dit « profondément préoccupé » par les informations faisant état de plusieurs décès. Le porte-parole Seif Magango a appelé les forces de sécurité à s’abstenir de la force létale et a exhorté les autorités à mener des enquêtes impartiales et efficaces sur tous les cas de violence.

Le Président Paul Biya a réagi à sa victoire en appelant à « tourner la page de l’élection » et à « bâtir ensemble un Cameroun de paix, de stabilité et de développement ». Il a également exprimé ses condoléances aux familles des victimes des violences post-électorales.

Le Débat des Personnalités : La «Bouffonnerie Politique»


La crise post-électorale est également marquée par des échanges acrimonieux entre élites. Le Ministre d’État Jacques Fame Ndongo a vigoureusement dénoncé l’attitude d’Issa Tchiroma, qualifiant son auto-proclamation de victoire de « bouffonnerie politique » et d’« insurrectionniste » qui n’aura pas sa place dans l’État de droit camerounais.

Le Professeur Messanga Nyamding, tout en alertant sur le risque de voir le « Grand Nord coupé du Grand Sud Cameroun » en raison de l’agitation, a dénoncé l’insulte proférée par Fame Ndongo à l’encontre de Tchiroma, soulignant le respect dû aux anciens ministres.

Cette période de troubles reflète une crise de confiance profonde dans les institutions et dans le processus démocratique camerounais. Le défi majeur pour le nouveau mandat sera de rétablir le dialogue, de pacifier le débat politique et de répondre aux revendications sociales qui alimentent en partie la contestation.

GAËL TSALA NKOLO