L’AN II DE LA RÉGION-STRATÈGE : Le Nord trace sa route

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À Garoua, sous un ciel d’acier qui semble peser sur les consciences autant que sur les terres arides du Mayo-Louti, la Région du Nord vient d’ouvrir une session budgétaire qui fera date. Au-delà des 8,081 milliards de FCFA inscrits au marbre du budget 2026, c’est une mue civilisationnelle qui se dessine. En sanctuarisant un taux d’investissement de 87,60 %, l’exécutif dirigé par Oumarou Ousmanou ne se contente pas de rompre avec la culture de la dépense d’apparat ; il opère une mise à jour critique du logiciel de la décentralisation camerounaise.

Le « Sénat de l’Ombre » : L’ingénierie du consentement

Le véritable coup de maître de cette mandature réside dans l’institutionnalisation d’une alliance organique entre la technocratie régionale et la théocratie coutumière. Ce que nous appelons ici le « Sénat de l’Ombre » — ces chefs traditionnels, gardiens de la cohésion et de la terre — s’impose désormais comme le pivot de l’action publique.

Leur rôle est triple et vital. D’abord, une certification de l’utilité sociale : avant que le bitume ne morde la poussière, le projet doit recevoir l’onction morale du Lamidat, garantissant que l’investissement répond aux entrailles du pays réel et non aux fantasmes d’un bureaucrate lointain. Ensuite, un arbitrage foncier salvateur, transformant ces « Maîtres de la Terre » en facilitateurs d’emprises, évitant ainsi que les milliards ne s’évaporent dans les méandres de litiges ancestraux. Enfin, une veille sécuritaire de proximité, agissant comme les capteurs de l’État dans les zones d’ombre où, selon le mot théologique du Gouverneur Jean Abate Edi’i, « le vide laisse place au diable ».

Le paradoxe du géant aux pieds d’argile

Pourtant, cette ambition se heurte à une vérité crue : le Nord est un géant sous perfusion. La dépendance aux dotations étatiques et aux mannes internationales, à l’instar du programme PROLOG (2,46 Mds FCFA), constitue un risque de vulnérabilité structurelle. Le PROLOG n’est pas une simple ligne comptable ; c’est une école de la rigueur. Par son mécanisme de Subvention Basée sur la Performance (SBP), il impose une discipline de fer : le financement se mérite, il ne s’hérite pas.

Pour s’émanciper de cette tutelle, la Région doit désormais franchir le rubicon de l’autonomie fiscale. Qu’il s’agisse de la fiscalité de passage au carrefour des échanges avec le Nigéria et le Tchad, ou de la mise en concession du patrimoine naturel, le Nord doit devenir le moteur de sa propre croissance. Sans une mobilisation agressive de recettes propres, la souveraineté locale restera un mirage.

Au-delà du bitume : Le contrat social

L’avertissement du Gouverneur est clair : la proximité n’est plus une option électorale, c’est un impératif de survie nationale. Le « vide » administratif est le terreau de toutes les séditions. Les 18 nouveaux visages de cette mandature portent sur leurs épaules une responsabilité historique : empêcher que la décentralisation ne devienne inaudible.

Voter un budget est un acte politique ; l’exécuter est un acte de foi. Le succès de Garoua ne se mesurera pas au volume de béton coulé, mais au retour du sourire sur le visage du citoyen de Poli ou de Lagdo. Si les milliards se transforment en salles de classe et en forages fonctionnels, alors le Nord aura prouvé que la décentralisation est le remède le plus puissant contre l’instabilité.

La Région du Nord ne gère plus seulement des crises ; elle parie sur l’excellence. Il reste à l’ingénierie locale de prouver qu’elle a le souffle assez long pour porter cette ambition jusqu’au dernier kilomètre du territoire.

GAËL TSALA NKOLO