À l’occasion de la Journée Internationale des Droits de l’Enfant (20 novembre), le Cameroun a inauguré, plus qu’une simple commémoration, un chantier structurel de fond destiné à transformer sa réponse institutionnelle face aux violences faites aux mineurs. L’épicentre de cette ambition : le numéro vert national, le 116. Loin de se contenter d’un rôle de « centre d’écoute », l’enjeu stratégique est désormais de greffer à cet outil d’alerte une véritable chaîne de Justice Holistique, capable d’assurer la fluidité et l’efficacité de la prise en charge, du signalement à la réinsertion.

L’Écho Glaçant des Réalités : Un Diagnostic Institutionnel Sévère
Sous l’égide du thème « Ma Journée, Mes Droits », l’allocution de la Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF), Madame Marie-Thérèse ABENA ONDOA, a résonné comme une confrontation nécessaire entre l’idéal normatif et la prégnance des drames locaux. En dépit de l’arsenal législatif existant, la Ministre a souligné la persistance tenace de l’inacceptable :
« Au Cameroun, la maltraitance, les mariages d’enfants, l’abandon, l’exploitation sexuelle, les sévices corporels et autres traitements inhumains et dégradants à l’égard des enfants ont encore la peau dure. »
Cette amère mise au point, couplée à l’ombre persistante de tragédies nationales récentes (comme celle du jeune Karl Olivier à Yaoundé ou de la fillette de Manjo), installe un impératif d’action qui transcende la seule condamnation a posteriori. Le gouvernement reconnaît implicitement que l’intention est insuffisante : seule la systémicité de la réponse fera foi .

Du Numéro d’Alerte à la Chaîne de Référencement : Les Nœuds Opérationnels
Le 116, opérationnel depuis avril 2023, est, selon M. Jean Baptiste NYEBEL, Sous-Directeur en charge de la promotion et de la protection des Droits de l’Enfant, un « instrument d’alerte » fondamental. L’atelier de structuration, réunissant l’UNICEF, Plan International, SOS Villages d’Enfants et les acteurs régaliens (Police, Gendarmerie, Justice), vise précisément à répondre à la question nodale : « voir ce que l’on fait concrètement après réception lorsqu’on a reçu la dénonciation ».
La concrétisation de cette ambition se heurte à un double front de défis, juridiques et opérationnels, qui menacent la fluidité de la « chaîne de protection » :
Défis Légalistes (Spécialisation) : La nécessité d’une harmonisation pénale pour sanctionner efficacement les violences émergentes, notamment le cyber-harcèlement. Surtout, l’exigence de la spécialisation des magistrats s’impose pour garantir des jugements appropriés à l’intérêt supérieur de l’enfant.
Goulots d’Étranglement Opérationnels (Infrastructures et Financement) : L’efficacité du système est suspendue à la fluidité intersectorielle. Elle nécessite l’établissement de Protocoles d’Action Conjoints (PAC) obligatoires entre le MINPROFF, les services de Sécurité, de Santé et la Justice. La rareté des infrastructures d’accueil suffisantes et le besoin d’un financement pérenne pour des ressources humaines qualifiées restent des obstacles majeurs.

L’Impératif Holistique : Mutualisation et Gouvernance
L’approche prônée est résolument holistique, cherchant à dépasser l’intervention ponctuelle pour garantir un accompagnement complet (sécuritaire, juridique, sanitaire, psychologique, sociale). Le gouvernement exhorte les parties prenantes à la mutualisation des expériences, une exigence de gouvernance où l’intérêt supérieur de l’enfant devient l’unique boussole interministérielle.
L’ambition du Cameroun de garantir une Justice Holistique effective se heurte en effet à un double défi structurel qui dépasse le seul signalement. Pour que la réponse institutionnelle passe de la simple condamnation a posteriori à une protection préventive et complète, il est impératif de consolider deux maillons faibles : la spécialisation des magistrats et la suffisance des infrastructures d’accueil.
Le manque de juges formés aux subtilités de la psychologie et du droit de l’enfant menace la cohérence de la jurisprudence.
Le déficit d’infrastructures d’urgence qualifiées brise la chaîne de référencement, condamnant potentiellement les victimes à une revictimisation ou à un placement inadapté.

Jean Baptiste NYEBEL
Le 116, Futur Baromètre de l’Efficacité
La Ministre Abena Ondoa positionne le 116 comme le futur baromètre de l’efficacité institutionnelle camerounaise. Le défi n’est plus l’existence du numéro, mais sa capacité à devenir le moteur d’une réponse intersectorielle rapide, cohérente et décisive.
Le véritable test de cet engagement sera la mise en place concrète de cette chaîne de prise en charge : l’allocation des ressources et la formation des intervenants qualifiés scelleront la transformation du 116, d’un simple réceptacle d’alertes, à un puissant vecteur d’une justice restauratrice pour l’enfance.
Le prochain jalon de cette réforme sera la publication et l’entrée en vigueur des Protocoles d’Action Conjoints (PAC). La société civile et les médias attendent de mesurer l’impact de ces textes sur la réduction du délai entre le signalement et l’intervention effective.
GAËL TSALA NKOLO




