Garoua : Entre Cérémonie de Gratitude et Murmures Citoyens, les 741 Millions du Président Biya qui Divisent

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Hier, 21 août 2025, la place des fêtes de Garoua,capitale de la région du Nord était le théâtre d’une grande mobilisation orchestrée pour remercier le Président de la République, Paul Biya. En jeu, un « appui spécial » de 741 millions de francs CFA destiné à transformer le visage de la ville. Si la cérémonie officielle a célébré la générosité du chef de l’État, en coulisses, la ferveur affichée peine à masquer un sentiment populaire plus complexe, oscillant entre le pragmatisme et une colère sourde. Analyse d’un événement à double lecture.

Une Vitrine Officielle : Projets et Promesses Électorales

Devant une foule de militants, sympathisants et forces vives, le maire de la ville, Goura Beladji, a mené la cérémonie avec une gratitude appuyée. Il a salué “l’affection particulière” du Président Biya pour Garoua, avant de détailler l’emploi de cette manne financière providentielle :

  • 340 millions de francs CFA pour la réhabilitation et l’extension de l’éclairage public, une promesse de sécurité et de modernité pour les nuits de la capitale du Nord.
  • 150 millions de francs CFA pour la construction de six mini-adductions d’eau potable, répondant à un besoin vital pour des milliers de foyers.
  • 97 millions de francs CFA pour l’assainissement, incluant la fourniture de tricycles et d’équipements pour les comités de quartier.
  • Une dotation symbolique mais visible de 6 000 gilets pour les mototaximen, visant à améliorer la sécurité routière.
  • Cette démonstration de sollicitude présidentielle a rapidement pris une tournure politique. Gabriel Mbaïrobé, ministre et chef de la commission permanente départementale du RDPC, a transformé la tribune en meeting de pré-campagne. À moins de deux mois de l’élection présidentielle fixée au 12 octobre prochain, il a promis un «vote à 100 %» pour le président sortant, au son du slogan «Paul Biya jusqu’à la gare», scandé par une partie de l’assistance.

L’Envers du Décor : «Ceci est notre droit, pas un don»

Cependant, au-delà des discours officiels et des acclamations, une autre réalité se fait entendre dans les rues de Garoua. Plusieurs témoignages et observations concordantes révèlent une adhésion de façade et un profond scepticisme.

« Ils ont beau mobiliser l’administration, les autorités traditionnelles et religieuses, et même distribuer des billets de banque, ils n’arrivent plus à faire foule», confie un habitant. Ce sentiment est largement partagé : pour beaucoup, cet «appui spécial» n’est pas un cadeau, mais un dû. «Le peuple est fâché. L’accès à l’eau, à l’électricité, à la sécurité, à la santé et à l’éducation est notre droit, pas un don présidentiel», martèle un jeune mototaximan.

Cette frustration est d’autant plus palpable que les priorités financées ne semblent pas toujours correspondre aux urgences ressenties par la population. Une demande récurrente émerge avec force : la réfection d’axes routiers stratégiques et symboliques, laissés à l’abandon. « On veut le don présidentiel sur la route qui passe devant la résidence de Ahidjo ou celle qui part du lycée de camp chinois via Kanadi », revendique un commerçant du quartier. «Quand j’étais plus jeune, je parcourais en voiture la route Garoua- Ngaoundé à moins de 5h de temps . Aujourd’hui j’ai peur d’aller à Ngaoundéré ici à côté à cause du mauvais état de cette Nationale qui me détériore la santé chaquefois que je m’en tête», déclare un cinquantenaire venu assister à la cérémonie .

Diagnostic : Le Fossé entre l’Offre Politique et la Demande Sociale

Cet événement à Garoua est un microcosme révélateur du dialogue de sourds qui s’installe souvent entre le pouvoir et les citoyens. D’un côté, une logique de “don du prince”, où des projets, bien que concrets et bénéfiques, sont présentés comme des faveurs personnelles en échange d’une allégeance électorale.

De l’autre, une population de plus en plus consciente de ses droits, qui attend de l’État non pas des gestes de générosité, mais des services publics efficaces et une gestion équitable des ressources. Le cynisme ambiant, résumé par cette phrase entendue aux abords de la cérémonie – «Nul ne peut refuser 2000 francs pour juste porter un t-shirt et crier, surtout en août» – illustre cette déconnexion.

Si les 741 millions amélioreront sans conteste le quotidien de nombreux habitants de Garoua, l’impact politique de l’opération reste incertain. L’adhésion populaire ne s’achète pas, elle se gagne. Pour transformer un soutien de circonstance en une conviction durable, l’écoute des besoins fondamentaux et le respect de la dignité citoyenne apparaissent comme des investissements bien plus rentables que les enveloppes, aussi spéciales soient-elles.

GAËL TSALA NKOLO