L’affaire Léopold BESSIPING, qui voit un enseignant retraité et aspirant présidentiel récupérer l’attention de la haute administration après un cri de désespoir public, est bien plus qu’un simple fait divers administratif. C’est le symptôme clinique d’un mal profond qui ronge l’État camerounais : une administration où le droit n’est pas une garantie, mais une faveur, et où la justice s’obtient moins par la procédure que par l’indignation. Le traitement soudainement diligent de ce dossier n’est pas tant le signe d’une administration qui se corrige, mais le reflet d’un système qui ne réagit qu’à la fièvre médiatique.

Le citoyen face au Léviathan de l’indifférence
Avant que son nom ne soit associé au Conseil Constitutionnel, Léopold BESSIPING était un citoyen parmi des milliers d’autres, prisonnier d’un labyrinthe administratif. Son cas est celui de l’enseignant qui a servi l’État pendant des décennies et qui, à l’heure de la retraite, doit mendier ce qui lui est dû. Des milliers de dossiers comme le sien dorment dans les tiroirs des ministères, victimes d’une inertie bureaucratique devenue la norme.Le silence assourdissant du Ministère des Enseignements Secondaires (MINESEC), la tutelle directe de M. BESSIPING, est particulièrement révélateur. Ce ministère, habitué aux plaintes du corps enseignant, incarne ce Léviathan d’indifférence. Pour l’agent public sans «connexions», la procédure est une voie sans issue, un dialogue de sourds où la seule réponse est le silence. Cette réalité forge chez le citoyen un sentiment d’abandon et de profonde injustice, le déconnectant de l’institution qu’il est censé servir et respecter.
La honte publique : Le seul véritable accélérateur de particules administratives
Que s’est-il passé pour que le dossier BESSIPING passe de la pile des «affaires courantes» à celle des «urgences nationales» ? La réponse est simple : la honte publique. Il a fallu que le calvaire d’un individu soit exposé sur la place publique la plus visible du pays – une procédure post-électorale – pour que l’État-Providence se souvienne de ses devoirs.La réaction en chaîne, du MINFOPRA au MINFI, n’est pas une réponse à un droit légitime, mais une opération de communication de crise visant à éteindre un incendie médiatique. On ne règle pas le problème de M. BESSIPING parce que c’est juste, mais parce qu’il est devenu embarrassant de ne pas le faire.
Ceci institue une jurisprudence dangereuse : pour obtenir justice, il ne faut plus saisir l’administration, mais l’opinion publique. Le «buzz» devient un prérequis au droit. Cela crée une administration à deux vitesses :
La vitesse ordinaire : Lente, opaque et frustrante pour le citoyen anonyme.
La vitesse TGV (Très Grande Vitesse) : Déclenchée par l’influence, la notoriété ou le scandale médiatique.
Le «fait du prince» comme substitut à la procédure
L’intervention personnelle du Ministre des Finances, Louis Paul Motaze, par ses « instructions fermes », est l’aveu même de la défaillance du système. Dans une administration fonctionnelle et impartiale, la résolution d’un dossier de pension ne devrait jamais dépendre de l’humeur ou de l’intervention directe d’un ministre. Elle devrait être le résultat automatique et prévisible d’une procédure claire et appliquée par tous les fonctionnaires, à tous les niveaux.
Le fait que la solution vienne «d’en haut» renforce l’idée d’un pouvoir personnalisé, où la justice est un acte de bienveillance du «prince» plutôt qu’un mécanisme institutionnel garanti par la loi. Cela encourage le clientélisme et le trafic d’influence, car le citoyen comprend vite que pour s’en sortir, il est plus efficace de connaître quelqu’un qui connaît le ministre, que de connaître ses propres droits.
Diagnostic : Une confiance rompue et l’urgence d’une réforme systémique
L’affaire BESSIPING n’est pas une anecdote. Elle est le diagnostic d’une fracture profonde entre les Camerounais et leur administration. Ce mal se manifeste par :
Une érosion totale de la confiance envers les institutions publiques.
La culture du « laissez-passer» et de la corruption comme seuls moyens de survie face à la bureaucratie.
Un sentiment d’inégalité flagrant, où la justice semble réservée à une élite capable de faire du bruit.
Le dénouement heureux qui se profile pour Léopold BESSIPING sera une victoire personnelle, mais elle ne doit pas masquer la défaite collective. La véritable victoire ne sera pas de régler un cas, mais de réformer le système pour qu’il n’y ait plus jamais besoin d’une affaire BESSIPING pour qu’un enseignant retraité touche sa pension.
La solution durable passe par la digitalisation des procédures, la mise en place de délais de traitement contraignants pour l’administration, et surtout, par l’instauration de sanctions réelles et dissuasives contre les fonctionnaires coupables de rétention abusive de dossiers. Sans cette thérapie de choc, l’État continuera de soigner les symptômes au cas par cas, tout en laissant la maladie de l’incurie administrative se généraliser.
GAËL TSALA NKOLO