Le Conseil Constitutionnel a officialisé la victoire du président Paul Biya, 92 ans, lui accordant un huitième mandat consécutif qui, s’il est mené à terme, le verra potentiellement régner jusqu’en 2032. Le dirigeant le plus âgé du monde a été déclaré vainqueur avec 53,66% des suffrages, un score qui a immédiatement été rejeté par son principal challenger, Issa Tchiroma Bakary, dans un climat post-électoral marqué par la violence et un silence pesant.

Une Victoire Chiffonnée et Immédiatement Contestée
La proclamation des résultats met fin à une période d’attente nerveuse, mais loin d’apaiser les esprits, elle semble avoir attisé les flammes de la contestation. Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, a obtenu une majorité simple face à Issa Tchiroma Bakary, qui a réalisé un score significatif de 35,19%. Cette performance de l’opposition, bien que défaite, a été interprétée par certains comme un signal d’alarme pour le parti au pouvoir, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC).
M. Tchiroma Bakary avait préventivement revendiqué la victoire, dénonçant un résultat « entaché » avant même la décision du Conseil Constitutionnel. Ses accusations ont pris une tournure dramatique avec les reportages faisant état de tirs à son domicile à Garoua, dans le nord du pays, où il allègue que des « snipers » ont ouvert le feu sur des civils, faisant deux morts. Le candidat de l’opposition a fustigé une « impunité flagrante » et a juré de « libérer ce pays par tous les moyens nécessaires ».

Un Pays en Suspension : Violence et Paralysie Urbaine
L’annonce du scrutin a immédiatement fait monter la tension, notamment dans les centres névralgiques du pays. Des affrontements avec les forces de sécurité ont coûté la vie à au moins quatre personnes dimanche à Douala, la capitale économique. Les manifestations s’y sont intensifiées lundi, avec des jeunes protestataires descendant dans les rues en scandant le nom de l’opposant. Des actes de violence ciblés ont également été rapportés, comme l’incendie d’une antenne d’Elecam (l’organe électoral) à Bandja et l’attaque du domicile du maire de Tcheboa.
Pourtant, c’est le calme étrange de Yaoundé, la capitale politique, qui en dit long sur l’atmosphère. Presque tous les magasins et écoles sont restés fermés par crainte de troubles. Ce « calme de cimetière », notent certains analystes, n’est pas un signe d’acceptation, mais de prudence collective face au déploiement massif des forces de sécurité.

Le “Mandat Chancelant” et le Défi de la Jeunesse
Au-delà de l’arithmétique électorale, la reconduction de Paul Biya soulève de profondes inquiétudes quant à la stabilité future du Cameroun. Le taux de participation de 57,76% est en légère baisse par rapport aux scrutins précédents, un facteur exacerbé par le boycott imposé par les séparatistes dans les régions anglophones.
Les analystes se montrent particulièrement alarmistes. Murithi Mutiga, directeur du programme Afrique de l’International Crisis Group, a mis en garde contre un « mandat notoirement chancelant » et a appelé le président à initier « d’urgence une médiation nationale ». Pour François Conradie d’Oxford Economics, le rejet généralisé des résultats pourrait mener à une « escalade des troubles », prévoyant que le gouvernement de Biya « ne durera pas beaucoup plus longtemps ».

La démographie accentue cette fragilité politique. Plus de 60% des 30 millions de Camerounais ont moins de 25 ans et n’ont jamais connu d’autre président que Paul Biya. Les frustrations sont vives au sein de cette jeunesse : près de 40% des 15-35 ans sont au chômage, tandis que les postes de pouvoir sont perçus comme confisqués par une classe dirigeante âgée. « Nous sommes au début d’un autre cauchemar. L’économie est en déclin, la corruption est endémique », a déclaré un habitant de Yaoundé, Amungwa Nicodemus, résumant le désenchantement d’une partie de la population.
La nouvelle victoire de M. Biya, saluée par son parti comme un signe de « grandeur et d’espérance », s’inscrit dans un contexte où le silence du président réélu, qui ne s’est pas encore adressé publiquement à la nation, renforce le sentiment d’un pouvoir distant. Si certains, comme le député Nga Tsala Emmanuel, appellent à faire de ce mandat celui de la jeunesse, l’urgence politique semble être avant tout de préserver une paix chèrement acquise, mais de plus en plus précaire.

Le Cameroun se retrouve à la croisée des chemins : entre la légitimité institutionnelle d’un vote et la légitimité populaire d’un mandat contesté. Jusqu’où la rue portera-t-elle sa contestation avant que le gouvernement n’apporte une réponse politique concrète aux maux structurels du pays ?
GAËL TSALA NKOLO




