78 Milliards de FCFA pour 95 % du Capital : Un Pari Audacieux Vingt Ans Après la Privatisation .
Le séisme politique et économique tant attendu a finalement eu lieu. Le vendredi 21 novembre 2025, dans un auditorium comble au Ministère de la Communication, les ministres René Emmanuel Sadi (Porte-parole du Gouvernement) et Gaston Eloundou Essomba (Eau et Énergie) ont mis fin à des mois de spéculations par une annonce qui restera dans les annales : l’État camerounais rachète les parts majoritaires du fonds britannique Actis dans ENEO (Energy of Cameroon), s’octroyant 95 % du capital pour la somme colossale de 78 milliards de FCFA. Seuls 5 % des actions sont attribués au personnel.

Présenté par le Porte-parole du Gouvernement comme la « souveraineté énergétique retrouvée » d’une nation décidée à reprendre le contrôle d’un secteur vital, cet acte de renationalisation, vingt ans après la privatisation de la SONEL, est un pari risqué. Face à une entreprise en faillite opérationnelle chronique, la question n’est pas tant la légitimité de la décision, mais sa viabilité : le retour à l’État est-il le levier d’un redressement nécessaire ou le prélude à un désastre financier national ?
Le Constat sans Appel : Un Secteur Électrique en Lambeaux
La décennie de concession à Actis se solde par un échec cuisant. Le bilan financier et opérationnel d’ENEO est celui d’une entreprise à la dérive, ce qui justifie la reprise par l’État :
Pertes annuelles (techniques et commerciales) : 60 milliards de FCFA.
Faiblesse du recouvrement : 30 milliards de FCFA collectés mensuellement face à 40 milliards de charges.
Endettement bancaire : Environ 140 milliards de FCFA.
Fraude massive : Un fléau jamais maîtrisé.
Face à cette « faillite opérationnelle » qui paralyse l’économie et exaspère les ménages par des délestages incessants, le gouvernement brandit l’argument de la nécessité de restaurer un service public essentiel. L’ambition affichée est claire : une nouvelle gouvernance centrée sur la performance et la mise en œuvre d’un plan de redressement prioritaire (le « Compact énergétique ») soutenu par la Banque mondiale et la BAD. Des investissements massifs sont attendus pour moderniser le réseau et, enfin, stabiliser l’offre énergétique.
Les Zones d’Ombre : Le Prix de la Souveraineté
Si le principe de la renationalisation reçoit un accueil favorable dans l’opinion publique, l’analyse critique révèle des zones d’ombre majeures qui interrogent sur la méthode et la capacité réelle de l’État à assumer ce fardeau.
Le Financement : Le Fardeau des 78 Milliards de FCFA
La question du prix est centrale. 78 milliards de FCFA, une somme que l’État devra puiser dans ses réserves ou, plus probablement, obtenir par un nouvel emprunt souverain. Or, les caisses de l’État sont loin d’être florissantes :
Dette fournisseur cumulée : 336 milliards de FCFA.
Arriérés de paiement de l’État : 234 milliards de FCFA.
Engager une dépense de cette ampleur, dans un contexte de forte pression fiscale et de dette publique élevée, soulève des inquiétudes légitimes. Les contribuables devront-ils assumer, in fine, un coût qui apparaît davantage comme une sanction pour une mauvaise gestion passée que comme un investissement d’avenir ? Le risque d’un alourdissement du fardeau fiscal est réel.
Le Personnel : 5 % de Capital, 100 % de Défi
Le choix d’attribuer 5 % du capital aux 3 600 agents d’ENEO est un signal fort, une mesure de fidélisation et de responsabilisation. Ce geste est louable symboliquement.
Cependant, une part minoritaire de 5 % suffira-t-elle à galvaniser un personnel usé et exposé aux critiques, dans une entreprise dont le moral est au plus bas ? La dette sociale et la réorganisation structurelle nécessaire sont des défis qui dépassent la simple incitation actionnariale. Le succès de la reprise dépendra avant tout de la capacité du nouveau management étatique à engager une véritable révolution culturelle au sein de l’entreprise pour éradiquer les mauvaises pratiques passées, y compris la fraude.
L’Enjeu : Redresser ENEO ou Rééditer SONEL ?
Le Cameroun se retrouve à la croisée des chemins, vingt ans après avoir cédé SONEL pour cause d’inefficacité. Cette renationalisation est un vote de défiance envers le modèle de la concession privée et un acte de foi dans les capacités de gestion publique.
L’État a désormais les mains libres. Il doit transformer cette « souveraineté retrouvée » en performance effective. Le Compact énergétique, avec ses promesses d’investissements et d’assainissement de la gestion, est la clé de voûte de cette stratégie. L’enjeu est colossal : s’il échoue à éradiquer la fraude, à restructurer la dette et à moderniser un réseau obsolète, le Cameroun pourrait bien avoir payé 78 milliards de FCFA pour se retrouver avec une coquille vide, et voir l’espoir de ce vendredi se muer en la plus coûteuse des illusions.
Le pays attend de voir si le nouveau management public parviendra à appliquer à ENEO la rigueur qu’il exigeait de ses partenaires étrangers. Le compte à rebours pour la crédibilité de la gestion publique a commencé.
GAËL TSALA NKOLO