L’Acte de Normalisation Budgétaire : Le Cameroun Tourne la Page des Fonds Secrets, Défie l’Opacité

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La décision, actée en marge des projections du budget 2026, de supprimer les lignes budgétaires 65 et 94 dans les comptes de l’État camerounais n’est pas une simple réaffectation comptable ; elle est un acte politique fondamental qui redéfinit l’équation entre le pouvoir exécutif et le contrôle des deniers publics. Ce tournant, longtemps exigé par la société civile et les institutions multilatérales, propulse le Cameroun dans une nouvelle ère de gestion des finances publiques.

L’Ancien Régime : Les Sanctuaires de la Dépense Discrétionnaire


Les lignes 65 (fonds spéciaux/disponibles) et 94 (dépenses imprévues et fonds secrets) représentaient le cœur battant de la souveraineté discrétionnaire de l’Exécutif. Dans la nomenclature budgétaire classique, elles étaient les soupapes de sécurité permettant des interventions rapides, confidentielles ou non prévues. Cependant, leur usage s’est historiquement mué en une zone d’opacité où la traçabilité des flux financiers s’est considérablement amoindrie.

Comme le démontre la littérature en économie publique, l’existence de tels « fonds noirs » ou « fonds libres » crée un risque moral (moral hazard) : en soustrayant une partie significative des crédits à l’examen détaillé, on diminue l’incitation à la rigueur et on amplifie l’opportunité de détournement. Avec des montants pouvant frôler les 1,5 % du budget national — soit des centaines de milliards de FCFA sur un budget avoisinant les 7 700 milliards FCFA — l’enjeu était macroéconomique et éthique.

La Mutation : Vers la Normalisation et la Redevabilité


Le basculement de ces dépenses sous la forme de dotations spécifiques réparties par fonction ministérielle est la clé de voûte de cette réforme. Il ne s’agit pas d’abolir les besoins (sécurité nationale, diplomatie d’urgence), mais d’imposer un cadre de dépense normalisé.

Contrôle Parlementaire Accru : Les crédits sont désormais inscrits dans des chapitres de dépenses plus précis, soumis de facto au vote détaillé des crédits par l’Assemblée Nationale et, ultérieurement, à l’examen des comptes par la Chambre des Comptes.

Renforcement de la LOPF : Cette réforme s’inscrit en droite ligne avec l’esprit de la Loi Organique relative aux Lois de Finances (LOPF), visant la budgétisation par objectifs et l’orientation vers le résultat, reléguant le budget de moyens à une relique du passé.

Signal aux Partenaires : Pour le FMI et la Banque Mondiale, c’est la concrétisation d’une conditionnalité majeure. Elle est perçue comme un gage de crédibilité qui pourrait influer positivement sur les notations souveraines et les conditions d’accès aux financements extérieurs.

Perspective Éthique et Géopolitique


L’impact le plus profond réside dans l’axe de la bonne gouvernance. Le Cameroun, dont la position dans l’Indice de Perception de la Corruption (autour de la 140e place mondiale) est un frein au développement et à l’investissement direct étranger, cherche à rompre avec la culture de l’impunité financière.

La suppression des lignes 65 et 94 est un catalyseur de confiance : elle signale aux investisseurs que le risque pays lié à la prédation est en diminution. Pour le citoyen, elle est une victoire symbolique : l’argent public, désormais mieux encadré, est théoriquement moins susceptible d’alimenter l’enrichissement illicite de l’élite politico-administrative.

Un Changement de Paradigme, Non une Panacée


Si cette décision est sans conteste un moment charnière, il est essentiel de la considérer comme un premier pas décisif, non comme l’aboutissement. Le succès de cette réforme dépendra désormais de la qualité de son implémentation et de la fermeté des organes de contrôle.

Le défi se déplace : de la légitimité des dépenses, il passe à la vérification de leur exécution. Les journalistes d’investigation, les auditeurs et la société civile devront redoubler de vigilance pour s’assurer que les nouvelles dotations ne deviennent pas, à leur tour, de nouvelles enveloppes grises.

Le Cameroun a pris son cap : celui d’un État moderne où la redevabilité (accountability) n’est plus une option, mais un impératif constitutionnel et démocratique. C’est un signal fort pour l’Afrique centrale.

L’ère de la redevabilité : l’impact de la suppression des fonds secrets sur la note souveraine et le contrôle citoyen


La décision du Cameroun de supprimer les lignes budgétaires 65 et 94 marque une étape majeure vers la transparence budgétaire, un signal fort adressé tant aux citoyens qu’aux marchés de capitaux internationaux.

Pour les agences de notation comme Fitch ou Moody’s, cette action réduit la matrice de risque fiduciaire en améliorant la lisibilité des comptes publics. Si une révision immédiate de la note souveraine est peu probable, l’engagement d’une gouvernance budgétaire plus saine augmente le plafond de verre de la note du pays, conditionné à une exécution budgétaire cohérente et durable.

Parallèlement, cette réforme opère une mutation du rôle de la société civile (OSC) : son combat passe de la dénonciation de l’opacité à un audit technique de performance. Les OSC et le journalisme d’investigation doivent désormais monter en compétence pour décoder les nouvelles dotations budgétaires et s’assurer que les fonds suivent leur affectation, transformant le contrôle citoyen en un véritable organe de co-gouvernance techniquement armé.

Transparence Budgétaire au Cameroun : Un Levier pour la Note Souveraine et un Nouveau Mandat pour la Société Civile


La suppression par le Cameroun des lignes budgétaires opaques (Lignes 65 et 94) est un acte fort qui structure la perception du risque souverain et redéfinit la redevabilité interne.

Pour les marchés financiers, cette transparence réduit le risque fiduciaire et favorise l’amélioration de l’Indice de Gouvernance du pays, facteurs clés dans l’évaluation des agences de notation (Fitch, Moody’s, S&P). Cette mesure augmente le plafond théorique de la note souveraine. Toutefois, l’impact réel et positif (une hausse de note ou un changement de perspective) dépendra d’une condition sine qua non : la démonstration de la durabilité et de la cohérence de l’exécution budgétaire dès 2026, transformant l’annonce formelle en une gestion plus efficiente et une réduction effective de la corruption dans les faits.

Parallèlement, la société civile (OSC) est appelée à une mutation radicale : d’un rôle de dénonciation de l’opacité, elle doit passer à celui d’audit technique de performance. Les dépenses occultes étant désormais ventilées dans des dotations spécifiques, le nouveau défi des OSC est d’analyser leur légitimité et leur efficacité en décodant les documents budgétaires complexes de la LOPF (Loi Organique relative aux Lois de Finances). Cette nouvelle mission d’expertise technique et d’audit social exige impérativement un accès garanti à l’information et un renforcement massif des capacités des analystes pour éviter que le contrôle réel ne reste l’apanage des seuls technocrates.

Le rôle des Organisations de la Société Civile (OSC) dans l’audit de performance est passé d’une simple observation à une collaboration stratégique et essentielle. En s’associant aux Institutions Supérieures de Contrôle (ISC), les OSC injectent une expertise thématique de terrain et une proximité citoyenne dans le processus d’audit. Elles ne se contentent plus de critiquer, mais contribuent activement à cibler les sujets les plus pertinents (santé, environnement, programmes sociaux), à recueillir des preuves directes auprès des populations bénéficiaires, et, surtout, à assurer la redevabilité en exerçant un suivi rigoureux sur la mise en œuvre des recommandations post-audit. Cette synergie transforme l’audit en un puissant outil de gouvernance participative et d’amélioration concrète de l’efficacité de l’action publique.

GAËL TSALA NKOLO