La nomination de Garga Gonné comme nouveau Directeur Général du Laboratoire National Vétérinaire (LANAVET) a fait l’effet d’une bombe. Annoncée non pas par le traditionnel décret présidentiel mais via une «communication spéciale» du Ministre de l’Élevage, des Pêches et des Industries Animales (MINEPIA), cette décision plonge une institution déjà fragilisée dans une crise de légitimité sans précédent. Alors que ce fleuron de la souveraineté sanitaire camerounaise est à l’arrêt suite à un incendie dévastateur, ce remaniement soulève une question fondamentale qui dépasse les murs du laboratoire : qui détient réellement les rênes du pouvoir au Cameroun ?

Une Nomination Qui Viole les Usages ?
Le 14 août 2025, le Dr Taïga, MINEPIA, a présidé un conseil d’administration extraordinaire pour installer M. Garga Gonné, ancien délégué régional du même ministère, à la tête du LANAVET, en remplacement du Dr Abel Wadé. Dans son discours, le ministre a précisé que cette nomination émanait d’une «décision du Président de la République», transmise par ses soins en lieu et place du Président du Conseil d’Administration (PCA) légitime « […] avec pour seul point à l’ordre du jour,la communication spéciale du ministre des Pêches et des Industries Animales ,tutelle technique du Laboratoire National Vétérinaire . Ladite communication portait sur la décision du Président de la République de nommer Dr. Garga Gonné en qualité de Directeur Général du LANAVET ». L’ordre du jour était clair : installer M. Garga Gonné, ancien délégué régional du MINEPIA, au poste de Directeur Général, en remplacement du Dr Abel Wadé. Pour justifier cette procédure accélérée, le ministre a simplement invoqué une « décision du Président de la République », transmise verbalement par ses soins. À ce jour, aucun document officiel, ni copie de cette prétendue décision, n’a été présenté aux membres du conseil d’administration, qui représentent pourtant plusieurs ministères.
Cependant, cette procédure rompt avec la pratique établie. En Mai 2020, le Dr Abel Wadé avait été nommé par décret présidentiel, un acte formel qui confère une légitimité incontestable à la fonction. L’absence de ce décret pour M. Gonné crée un vide juridique et sème le doute. S’agit-il d’une nouvelle procédure ou d’un contournement des règles ? Cette «décision» présidentielle relayée verbalement par un ministre a-t-elle la même force de loi qu’un décret signé et publié ? Cette situation installe de fait le nouveau directeur dans une position précaire, potentiellement contestable, au moment même où le LANAVET a besoin d’un leadership fort et indiscutable.
Le Droit OHADA Bafoué : Une nomination Potentiellement Illégale
Cette méthode de convocation et de prise de décision va à l’encontre des règles fondamentales de gouvernance des entreprises, édictées par l’Acte Uniforme de l’OHADA relatif au droit des sociétés commerciales. La loi est pourtant formelle :
Délai de convocation : L’article 518 de l’Acte Uniforme stipule que les associés (et par extension, les administrateurs pour un conseil aussi crucial) doivent être convoqués au moins 15 jours avant la date de la réunion. Le délai de trois jours observé ici constitue une violation manifeste.
Formalisme requis : Toute convocation doit s’accompagner d’un ordre du jour précis et des documents nécessaires à la prise de décision (bilans, rapports, etc.), afin de permettre aux administrateurs de se prononcer en toute connaissance de cause. Ces éléments semblent avoir été ignorés.
LANAVET : Un Pilier Stratégique à Genoux
Pour saisir la gravité de la situation, il faut comprendre le rôle vital du LANAVET. Unique industrie pharmaceutique 100% étatique, le laboratoire est un pilier de la santé publique et de la souveraineté alimentaire du Cameroun et de l’Afrique Centrale.
Malgré des équipements vétustes datant des années 70 et un manque criant de recapitalisation, l’équipe sortante a accompli des miracles. La production de vaccins a presque doublé depuis 2022, passant de 15-20 millions à près de 35 millions de doses annuelles contre des maladies redoutables comme l’Anthrax.
Le laboratoire a également relancé des projets ambitieux en santé humaine, avec des candidats vaccins contre le choléra (LANAVICHOL) et un sérum antivenimeux (LANASAV), répondant à des crises sanitaires majeures en Afrique. Des projets de biofertilisants pour soutenir l’agriculture locale étaient également sur les rails.
Mais ce géant est fragile. Le 4 avril 2025, un incendie a détruit les chaudières, paralysant toute la chaîne de production de vaccins. Cet événement a mis en lumière l’urgence absolue d’une recapitalisation pour moderniser l’outil de production et sécuriser cette institution stratégique. C’est dans ce contexte de crise industrielle et financière majeure qu’intervient ce changement de direction controversé.
L’Ombre d’une Crise de Gouvernance
La nomination de Garga Gonné dans ces conditions transforme une crise managériale en une profonde crise de gouvernance. Au lieu de rassurer en apportant des fonds pour la reconstruction, le pouvoir choisit de démettre un dirigeant sans suivre les canaux officiels.
La question « qui gouverne le Cameroun ? » prend alors tout son sens. Cette affaire expose les luttes d’influence au sommet de l’État, où les décisions cruciales pour l’avenir de la nation semblent être prises en marge des procédures formelles, au gré des rapports de force ministériels. Cela affaiblit l’autorité de l’État ainsi que le principe de la primauté du droit et peut par conséquent envoyer un signal désastreux aux partenaires techniques et financiers.
En effet, le LANAVET bénéficie d’un soutien international majeur, notamment celui du gouvernement américain via l’agence DTRA, qui a investi près de 7 milliards de FCFA entre 2020 et 2025 pour la rénovation des laboratoires. Comment ces partenaires percevront-ils une institution dont la direction peut être changée du jour au lendemain, sans la garantie formelle d’un acte présidentiel ?
Un Avenir en Suspens
Aujourd’hui, l’avenir du LANAVET est plus incertain que jamais. La priorité absolue devrait être la reprise de la production de vaccins pour éviter une crise sanitaire animale dans toute la sous-région. Or, le nouveau directeur devra d’abord batailler pour asseoir une légitimité qui lui fait défaut d’entrée de jeu.
Le sort du LANAVET est désormais un cas d’école. Il illustre le décalage tragique entre le potentiel, la résilience et l’expertise de techniciens dévoués sur le terrain, et l’instabilité générée par des décisions politiques opaques au sommet. Pour que ce pilier de la santé camerounaise se relève, il a besoin de bien plus qu’un nouveau directeur : il a besoin d’une gouvernance claire, de procédures respectées et d’un soutien étatique à la hauteur des enjeux. Sans cela, le Cameroun risque de perdre l’un de ses plus précieux atouts de souveraineté.