Alors que le Cameroun s’engage dans une course à la dématérialisation pour assainir ses finances, la mise au jour de 20 000 fonctionnaires fictifs vient de porter un coup de semonce à l’administration de Yaoundé. Entre les salles de classe désertées et les hôpitaux en sous-effectif, ce sont 46 milliards de FCFA qui s’évaporent chaque année dans les méandres d’un fichier solde devenu le terrain d’une prédation organisée. Tandis que le ministère de la Fonction publique brandit le couperet des radiations, l’enquête pointe désormais vers une “ingénierie de la fraude” tapie au cœur même du ministère des Finances. Analyse d’un scandale systémique où la technologie peine encore à terrasser les vieux démons de la corruption.

L’hémorragie financière semble défier toutes les thérapies numériques. Alors que le ministère de la Fonction publique vient de révéler l’existence de 20 000 agents fictifs, le curseur des responsabilités se déplace désormais vers le ministère des Finances. Entre sophistication technologique et archaïsme de la fraude, plongée dans un système de prédation qui coûte 46 milliards de FCFA par an à la République.
C’est un chiffre qui donne le vertige et qui, s’il n’était pas le fruit d’un audit rigoureux, relèverait du surréalisme administratif. En ce mois de décembre 2025, le verdict du Ministère de la Fonction publique et de la Réforme administrative (Minfopra) est tombé : 20 000 « agents » perçoivent indûment un salaire sans jamais avoir franchi le seuil d’un bureau public. Dès janvier prochain, 12 000 d’entre eux verront leur traitement suspendu. Une décision radicale qui soulève une question de fond : comment une telle légion de spectres a-t-elle pu infiltrer le fichier solde de l’État ?
L’école et la santé : sanctuaires de la fraude
Le détail des effectifs incriminés révèle une réalité amère. La fraude ne frappe pas à la périphérie, mais au cœur des secteurs sociaux régaliens. Plus de 5 000 enseignants, incluant paradoxalement des chefs d’établissement, et 2 500 personnels de santé (médecins et infirmiers) figurent sur cette liste de l’ombre.
L’impact budgétaire est colossal : 46 milliards de francs CFA s’évaporent chaque année. Pour un pays engagé dans des réformes structurelles exigeantes, ce manque à gagner représente bien plus qu’une ligne comptable ; c’est le financement de dizaines d’écoles et de centres de santé qui est ainsi siphonné par des réseaux de captation de la rente publique.
Le ministère des Finances dans l’œil du cyclone
Si le Minfopra traque les fantômes, l’attention se cristallise désormais sur la « fabrique » de ces derniers. Pour les observateurs et les organisations syndicales, le constat est sans appel : une telle prolifération ne peut être le fruit du simple hasard ou de négligences isolées.
« On ne crée pas 20 000 matricules par inadvertance. Il y a, au cœur de la Direction de la solde du ministère des Finances, une ingénierie de la fraude qui survit à toutes les purges », confie une source syndicale proche du dossier.
Les soupçons se portent sur certains hauts responsables accusés de manipuler les bases de données pour y introduire de fausses immatriculations. Malgré le déploiement de l’application Aigles en janvier dernier, censée verrouiller le système, et la persistance des opérations de Comptage Physique des Personnels de l’État (Coppe), les réseaux de complicité semblent avoir développé des anticorps face à la numérisation.
Une bataille de Sisyphe ?
Le gouvernement affiche pourtant une fermeté inédite. Entre novembre 2024 et aujourd’hui, le nombre total de radiations s’élève à 4 027 agents. L’objectif immédiat est de recouvrer 15,5 milliards de FCFA. Mais derrière cette victoire comptable se cache un défi de gouvernance majeur : l’assainissement durable du fichier de l’État.
La traque des fonctionnaires fictifs ressemble à un combat de Sisyphe. À chaque vague de radiations, de nouveaux stratagèmes apparaissent. Le succès de l’application Aigles ne se mesurera pas seulement à sa performance technique, mais à la capacité de l’exécutif à briser l’omerta et à sanctionner, au-delà des lampistes, les donneurs d’ordres tapis dans les arcanes de l’administration financière.
En attendant, dès janvier, 12 000 salaires cesseront d’être versés. Une première étape, nécessaire mais insuffisante, pour que l’argent du contribuable serve enfin ceux qui servent réellement l’État.
GAËL TSALA NKOLO