Home Actualités L’Université-Entreprise : Au-delà du paradigme, l’amorce d’une souveraineté économique

L’Université-Entreprise : Au-delà du paradigme, l’amorce d’une souveraineté économique

0

L’École Nationale Supérieure des Sciences Agro-Industrielles (ENSAI) de l’Université de Ngaoundéré consolide son ancrage institutionnel grâce à un soutien financier public accru. Entre 2017 et 2023, une enveloppe globale de 150 000 000 F CFA a été allouée à l’établissement, permettant l’amorçage de 12 projets stratégiques. Cette dynamique d’accompagnement de la recherche et de l’innovation technologique s’est intensifiée au cours de l’exercice 2025, marqué par l’attribution d’une subvention de 234 198 843 F CFA destinée au cofinancement de 13 Junior Entreprises. Cette progression substantielle des investissements de l’État traduit une volonté de densifier l’écosystème entrepreneurial universitaire septentrional. En ciblant prioritairement les Junior Entreprises, ces fonds publics visent à matérialiser les résultats de la recherche scientifique en initiatives viables, capables de répondre aux défis de l’industrialisation et de la sécurité alimentaire. Cet appui financier direct renforce la trajectoire de l’ENSAI dans son rôle de pôle d’excellence pour la formation d’ingénieurs et de cadres techniques opérationnels.

L’évaluation macroéconomique d’une nation ne se mesure plus seulement à l’aune de ses richesses extractives, mais à sa capacité à transformer le savoir académique en valeur marchande. À cet égard, la visite de travail effectuée le 11 mai 2026 à l’Université de Ngaoundéré par le ministre des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Économie Sociale et de l’Artisanat (MINPMEESA), Achille Bassilekin III, transcende le simple formalisme républicain. Elle formalise l’avènement d’un modèle d’écosystème où le laboratoire de recherche devient la matrice de l’industrie de rupture. En plaçant l’Incubateur d’Entreprises de l’École Nationale des Sciences Agro-alimentaires (ENSAI) au centre des attentions institutionnelles, l’État camerounais valide une transition doctrinale majeure : le passage d’une université de transmission à une université de production.

Historiquement confinée à une fonction de certification sociale, l’institution universitaire camerounaise opère ici sa mue sous l’impulsion des directives d’import-substitution. La déambulation ministérielle, menée aux côtés du Recteur, le Pr Mamoudou Abdoulmoumini, a révélé un catalogue d’innovations tangibles. De la transformation de l’anacarde à la valorisation systémique des ressources endogènes (oseille, baobab, foléré), jusqu’au raffinage des huiles végétales, la science lourde s’articule désormais autour des besoins immédiats du marché intérieur. Il ne s’agit plus de concevoir pour publier, mais de breveter pour industrialiser.

L’argumentaire de la viabilité de ce modèle s’appuie sur une rationalité financière rigoureuse. L’analyse des flux de subventions publiques démontre l’efficacité d’un mécanisme de financement ciblé :

Le capital d’amorçage : L’enveloppe initiale de 150 000 000 F CFA allouée en 2017 et libérée en 2023 a structuré l’émergence de 12 projets pilotes issus des cohortes 2021 et 2022.

La prédominance sélective : Lors de l’exercice 2025, sur les 22 projets de Junior Entreprises retenus à l’échelle nationale, l’incubateur de l’ENSAI s’est octroyé à lui seul 13 distinctions.

La masse critique d’investissement : Ces 13 initiatives captent un cofinancement global de 234 198 843 F CFA, irriguant des secteurs stratégiques comme l’agroalimentaire, la mécanique et la santé.

Cette hégémonie de l’ENSAI dans les arbitrages budgétaires nationaux atteste de la rigueur des protocoles de sélection supervisés par le Directeur de l’école, le Pr Ejoh Aba Richard, et le coordinateur technique, le Pr Boukar Ousman. L’alignement entre l’efficience technique et la viabilité commerciale à moyen terme désamorce la critique classique d’une recherche déconnectée du réel.

La performance académique se double d’une stratégie de sécurisation de la propriété intellectuelle. Le dépôt de trois brevets majeurs — un dispositif de façonnage de bonbon dur, un système intelligent d’étuvage du riz et un procédé de détermination automatisée du grade commercial des fèves de cacao par vision artificielle — démontre que l’université maîtrise l’amont de la chaîne de valeur industrielle. De surcroît, l’inclusion de genre s’y déploie de manière structurelle et non cosmétique : le programme de formulation de business plans par 34 élèves-ingénieures pour encadrer 13 projets de femmes dans l’agrobusiness, sous l’égide de l’OAPI et de l’UNFPA, configure une réponse endogène aux défis de l’employabilité féminine.

Elham Bounou Mijilekoua, doctorante en Sciences de Gestion à l’Université de Ngaoundéré

Le cas Elham Bounou Mijilekoua : Parabole de l’audace entrepreneuriale

L’illustration la plus achevée de cette doctrine de l’« université-entrepreneuriat » s’incarne en la personne d’Elham Bounou Mijilekoua. À 28 ans, cette doctorante en Sciences de Gestion à l’Université de Ngaoundéré offre une démonstration magistrale de la manière dont une intuition empirique, adossée au formalisme scientifique, peut bouleverser un segment de marché. Partant d’un capital initial de 15 000 F CFA en 2020 et de l’observation des pratiques de sa grand-tante centenaire quant à l’activation de l’allicine par le broyage de l’ail, elle a su codifier ce savoir ancestral à travers la recherche universitaire.

Le passage de l’artisanat à l’échelle industrielle s’est opéré par la création de la marque NGUINDRA sous la structure SODEFA SARL. La diversification de sa gamme (poudre, huile, alcoolat, purée, intrants agricoles et vétérinaires) atteste d’une maîtrise fine de l’économie circulaire. Sur le plan opérationnel, la trajectoire quantitative est éloquente : la capacité de traitement est passée de 2 kilogrammes à 100 kilogrammes d’ail local tous les deux mois, soutenue initialement par le projet Filets Sociaux du MINEPAT et de la Banque Mondiale.

L’octroi récent, dans le cadre du GETEC 2025 du MINPMEESA, d’un financement de 18 198 406 F CFA marque une phase de consolidation industrielle. Ces ressources, destinées à la modernisation de l’outil de production et à la protection des actifs immatériels, légitiment les distinctions accumulées par la chercheuse : Prix d’Étudiant Entrepreneur (Youth Connekt), Icône Jeune Entrepreneur de l’Adamaoua, et finaliste du programme de l’OAPI et de l’UNFPA. La distribution de ses produits, qui s’étend désormais de Garoua à Yaoundé jusqu’aux frontières de la République Centrafricaine, démontre que la recherche universitaire camerounaise possède une force de frappe géopolitique et commerciale.

L’expérience de Ngaoundéré trace les contours d’une nouvelle grammaire du développement. L’alliance du politique, de la recherche et du capital démontre que le sursaut industriel de l’Afrique subsaharienne ne dépend pas de l’importation de modèles exogènes, mais de l’aptitude à financer, sécuriser et industrialiser ses propres intelligences.

GAËL TSALA NKOLO

Quitter la version mobile